Un avocat vient d'intenter un procès pour interdire la danse orientale en Egypte. Un procès qui ouvre de nouveau le débat sur ce contraste entre la place de cet art dans la société et cette tendance à le considérer comme un crime.
Malgré le grand intérêt que portent les Egyptiens à la danse orientale, nombreuses sont les personnes qui insistent pour bannir cet art, considéré, selon eux, comme une désobéissance aux ordres divins. Ils pensent que la danse pousse à des impulsions incontrôlables.
La dernière tentative de ce genre est celle lancée par l'avocat Adel Moawad, de tendance islamiste, qui vient d'intenter un procès de hisba contre un vieux décret ministériel datant de 1997 qui autorise la profession de danseuse orientale.
Le procès est le premier du genre contre ce décret ministériel qui autorise le métier de la danse orientale. « L'important c'est de traiter le mal à la racine. Beaucoup d'autres avocats ont intenté des procès contre les danseuses, leurs costumes et les lieux de danse, mais personne n'a évoqué le décret », commente Moawad, apparemment fier d'avoir déniché ce décret.
« En tant que citoyen musulman, ayant le sens du patriotisme », il confie être jaloux pour sa mère, sa s½ur, sa femme et sa fille. Il se pose la question suivante : « Comment faire confiance à une danseuse et la laisser influencer toute une génération ? ». Selon Moawad, la présence de la danse orientale signifie une dégradation des m½urs et un retour à l'ère primitive.
« La famille égyptienne, qu'elle soit musulmane ou chrétienne, se caractérise par son conservatisme et son respect des m½urs, et la danse orientale, avec son image actuelle, peut détruire la cellule familiale », indique Moawad. Il préconise une « licite » danse pratiquée par des hommes dansant ensemble avec des bâtons sur le son d'une flûte, c'est ce que l'on appelle al-tahtib. « Et les femmes peuvent danser à leur aise entre elles aussi tout en portant des djellabas amples qui cachent tous les détails de leur corps », ajoute Moawad.
Ce qui n'est pas pour plaire à May qui, pour marquer le plus beau jour de sa vie, ne veut pas se contenter du DJ. Elle insiste pour que la célèbre danseuse Dina vienne animer son mariage. Une occasion pour que tout le monde, y compris la belle mariée, puisse se trémousser sur les rythmes d'une musique envoûtante. Et May n'est pas la seule. Salma, 27 ans et voilée, se prépare pour son mariage. Elle a pris soin de mettre dans son trousseau un costume de danse orientale. « J'ai des cassettes vidéo de danse orientale de Soheir Zaki, Zizi Moustapha et Nagwa Fouad ... leurs pas sont parfaitement étudiés et ils sont pour moi un bon exercice de sport », dit-elle en souriant timidement. Cette jeune femme est pour la continuité de la danse orientale, à condition que les costumes soient moins échancrés. Les filles voilées, quant à elles, n'éprouvent aucune honte à danser devant les hommes. « Poussées par l'allégresse, elles n'hésitent pas à se trémousser. Le fait de vouloir bannir la danse orientale signifie priver l'individu de s'extérioriser et de libérer une énergie qui l'étouffe », confie Nabiha Lotfy, réalisatrice qui vient de finir un court métrage sur Tahiya Carioca. Elle considère cette danseuse comme étant une personne exceptionnelle par rapport à sa génération, car elle s'est vouée pour les autres.
En effet, nombreux sont les gens qui refusent d'associer danse orientale et vulgarité. « J'ai passé mon enfance dans un village, tout le monde trouvait un plaisir extraordinaire dans la danse, y compris les animaux. Dans les festivités, le cheval, le chameau, la femme et l'homme dansent. Malgré le conservatisme des villageois et la ferveur qui existe chez la majorité des citoyens, la religion n'a jamais été contre la joie de vivre », explique l'éditorialiste Nabil Omar.
L'écrivain Youssef Al-Qaïd voit que la danse a toujours été une chose principale dans la vie des Egyptiens. A l'époque pharaonique, la danse servait de rapprochement avec Allah. Le dictionnaire de l'ancienne civilisation égyptienne traduit par Amin Salama cite que pendant l'Etat moyen, la danse a été sacrée. Les murs des tombes et des temples sont ornés de scènes de danses qui ressemblent beaucoup aux gestes de la « aalma », artiste qui chante et danse en même temps. La danse orientale a donc été héritée du patrimoine égyptien.
Raqiya Hassan, danseuse et professeur de danse orientale, s'exclame : « Pourquoi les gens sont-ils contre la danse orientale alors que tout le monde programme une danseuse à chaque occasion ? ». Elle assure que si les gens voient que la tenue de danse est provocante, n'est-ce pas pareil en ce qui concerne les costumes de danse classique ?
Une dualité reflétant une contradiction entre la mentalité conservatrice des Egyptiens d'une part et leur engouement pour ce genre de danse qui éveille des fantasmes d'autre part.
Le grand réalisateur Hassan Al-Imam a montré ce contraste dans ses films, à l'exemple de Chafiqa al-qéptiya (Chafiqa la copte), Badiaa Massabni et Khalli balak min Zouzou (Fais attention à Zouzou). A l'époque, quelques danseuses avaient joué un rôle important dans la vie politique. « Tahiya Carioca a caché l'ex-président Anouar Al-Sadate de l'ancien régime ; ses actes de charité sont aussi innombrables », rapporte Nabil Omar qui explique que certains films des années 1960 ont, au contraire, contribué à produire ce stéréotype de la danseuse orientale. « La danseuse a toujours été présentée comme une femme méchante qui vole les époux à leurs femmes et qui menace la stabilité familiale », ajoute-t-il.
Réda, comptable dans une société privée, va dans de ce sens. « Les danseuses sont les carburants de l'enfer, le fond et la forme de ce métier sont totalement refusés ... », dit-il.
Alaa Al-Zomor, journaliste spécialisé dans la rubrique des arts, révèle que 50 procès ont été intentés contre des danseuses célèbres comme Fifi Abdou, Lucy et Dina afin de les obliger à arrêter d'exercer ce métier. Pourtant, cela n'a pas empêché les danseuses à continuer à danser ni les gens à les aimer.
« En une seule soirée, je pouvais danser dans un mariage au quartier populaire et une heure plus tard dans la maison du premier ministre », lance l'ancienne danseuse Zizi Moustapha. Elle a arrêté de danser depuis longtemps ; pourtant, elle défend pleinement ce métier et elle voit que la danse a enrichi son expérience dans la vie. Une expérience qu'elle juge comme la plus riche, la plus humaine.
Nagwa Fouad, danseuse qui vient de rentrer des Etats-Unis où elle a donné des cours de danse, confie que l'ancien ministre américain des Affaires étrangères Henry Kissinger a assisté avec son épouse, à trois reprises, à des shows qu'elle a présentés en Egypte.
Ali, fonctionnaire et père de 4 enfants, voit que ce débat sur la danse orientale est le dernier de ses soucis. « Les gens sont plutôt préoccupés par leur gagne-pain, et si une personne a du temps libre, il est préférable qu'elle le passe à faire la prière ».
Pendant son temps libre, Tamer ne quitte pas son portable des yeux. Il le passe de main en main. Les invités d'un mariage sont en extase et chacun insiste pour garder le cellulaire le plus longtemps possible. D'autres meurent d'envie de partager ce moment exaltant. Une fois le secret dévoilé, on découvre que le portable affiche une femme portant une robe bien cintrée et qui danse chez elle sur les mélodies d'un chanteur populaire anonyme. « Regarde comment elle suit le rythme de la chanson ... comme elle danse merveilleusement bien ... », s'exclame Tamer avec émerveillement. « Elle est superbe, je vais annuler quelques fichiers de mon cellulaire et sauvegarder ce clip », lance Amin. Hélas, ses tentatives sont vouées à l'échec. Il n'arrive pas à enregistrer les 6 minutes de danse orientale.